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Rivière
de légendes, la Semois véhicule sa destinée dans une
nature où l'on retrouve parfois des traces de civilisations anciennes,
de l'âge de la pierre à l'époque mérovingienne.
En flânant le long de ses berges, le promeneur attentif peut encore
l'entendre chanter les fastes de Godefroid, premier roi de Jérusalem
et les exploits des quatre fils Aymon, montés sur le fabuleux cheval
Bayard...
La Semois
éveille la curiosité dès sa naissance, à Arlon:
une de ses sources jaillit dans ce qui fut la cave d'une maison bourgeoise
de la rue du Luxembourg, sur la colline Saint-Donat. Après avoir
quitté l'ancienne ville romaine, située au croisement des
grandes chaussées allant de Reims à Trèves et de Tongres
à Metz, la rivière s'en va cheminant dans la large dépression
qui longe l'Ardenne. Elle serpente dans une belle campagne où s'étendent
les près jusqu'au bas des pentes, interrompus parfois par quelques
bois.
Entre Vance
et Tintigny, les marais de la Haute-Semois renferment des trésors
de richesse. Des chercheurs y ont trouvé des pollens fossiles de
plantain et des spores de fougères. Des éclats de silex,
vestiges d'une lointaine époque néolithique, ont été
mis à jour. Les Romains y ont laissé des nécropoles,
des débris de maçonnerie, des tuiles, des poteries et des
pièces de monnaie. En ces temps reculés, les marais auraient
même été traversés par un réseau de chemins,
de sentiers et de gués dont l'infrastructure en bois a été
retrouvée.
Jusqu'au XIXe
siècle, on y a extrait de la tourbe, le charbon du pauvre, tandis
que le fauchage de ces terrains fangeux, en, été, procurait
un complément de fourrage pour le bétail lors de la mauvaise
saison.
A quelques
kilomètres de là, la réserve des Abattis offre un
intérêt scientifique exceptionnel. Elle s'articule autour
d'un des bras morts de la Semois et d'un de ses petits affluents, le ruisseau
du Rolle. Dans ce site composé d'étangs, de prairies et de
bois marécageux, le botaniste le plus exigeant pourra rencontrer
des espèces extrêmement rares, comme les laiches arrondie
et paradoxale ou encore les linaigrettes grêles et à feuilles
étroites.
Quittant le
pays d'Arlon, la capricieuse Semois, tellement sinueuse, promène
un long ruban argenté de Tintigny à Rochehaut en une succession
de méandres de plus en plus tourmentés... à la plus
grande joie des pêcheurs et des amateurs de kayak.
A Jamoigne,
presque au pied du château du Faing et de sa vieille église
du XIe siècle, le Semois reçoit la Vierre, rivière
typiquement ardennaise, qui a la transparence du cristal. Elle s'est enrichie
de plusieurs gros ruisseaux venus de Neufchâteau, Saint-Médard
et Montplainchamps, ainsi que du trop plein des barrages de Neufchâteau
et de Suxy.
Plus loin,
sur une crête entre la Chiers et la Semois, c'est le village d'Izel.
Se dirigeant vers le nord, le cours d'eau va bientôt se heurter aux
rudes rochers ardennais. C'est ensuite la traversée de Chiny, cité
fière de ses armoiries sculptées dans le mur du pont Saint-Nicolas.
Ici, elle enclave
dans un méandre l'éperon rocheux où se dressait jadis
la redoutable forteresse des comtes de Chiny qui à un moment dominèrent
57 châteaux et 1412 villages, et fondirent l'abbaye d'Orval.
Entre Chiny et Lacuisine, la bouillonnante rivière creuse le défilé
sauvage du Hât, bordé de hauts versants boisés. Des
plantes aquatiques envahissent le cours d'eau, dont les eaux transparentes
laissent entrevoir le fond caillouteux où glissent les truites argentées.
Puis
la rivière s'assagit et c'est Lacuisine, un ancien rendez-vous de
chasse des seigneurs de Chiny. Le petit village doit son nom à l'habitude
que l'on avait de préparer ici la cuisine des chasseurs.
Ensuite la
Semois arrive à Florenville. Le long de la rivière, au printemps,
primevères et marguerites fleurissent sur les prés, tandis
que les eaux se remplissent de renoncules blanches.
Elle atteint
alors Martué, où elle passe sous les arches trapues d'un
pont, non loin de la Croix de Justice (1327) et du vieux moulin. Elle reçoit
la Tamijean qui descend des Epioux, où un château se reflète
dans l'eau au milieu de futaies et de bruyères. La rencontre a lieu
à la Forge Roussel, endroit paisible où une ancienne demeure
de maître de forge se mire dans un petit étang solitaire entouré
de forêts.
Après
Laiche, c'est Chassepierre, Sainte-Cécile et Herbeumont. Dans la
solitude de la forêt, elle franchit définitivement la barrière
ardennaise en s'étranglant dans le long défilé de
Mauleux, mystérieux couloir où les arbres descendent jusqu'à
l'eau et que domine une haute rive rocheuse et buissonnante, la Roche du
Chat.
Puis les versants
s'abaissent et la vallée s'ouvre. C'est là, au confluent
avec l'Antrogne, que la Semois offrit au XIIe siècle un coin de
paix et d'isolement aux moines du prieuré de Conques. La rivière
est encore barrée par la vieille vanne aux moines, barrage à
claire-voie destiné à retenir les poissons. C'est ainsi que
les religieux s'approvisionnaient en anguilles et en truites. La rivière
décrivait ici une large courbe. Ce méandre maintenant délaissé
par l'eau au profit d'un trajet plus court s'orne d'étangs parmi
les prés.
Le cours redevient
ensuite forestier, semé de rochers. Dans ce paysage sauvage et secret,
la Semois dessine une boucle autour d'une crête rocheuse, le Tombeau
du Chevalier, dont la forme évoque celle des tombes médiévales.
Puis elle s'attarde au pied du replat qui accueille Herbeumont. Devenant
capricieuse, elle contourne les ruines sombres du vieux château fort
du XIIIe siècle pour rejoindre par de longs méandres presque
fermés Cugnon, où une crête rocheuse couronne un promontoire
séparant la Semois d'un ruisseau sauvage, les Alleines. L'allure
fantastique de cette arête lui a valu le nom de Saut des Sorcières.
On l'a appelé aussi la Roche-à-Colas, en souvenir d'un pâtre
qui osa s'aventurer avec son troupeau dans le domaine des fées et
qui triompha de tous leurs stratagèmes.
A Dohan, petit
village aux maisons couvertes de toits d'ardoises, elle rencontre les premiers
séchoirs à tabac. La vallée est accidentée
et profonde (160 mètres à Renauvande). On y trouve des abrupts
vertigineux comme la Roche Percée, et des éperons impressionnants
telle que la masse rocheuse de la Saurpire. Mais ici la promenade devient
périlleuse: depuis quelques années, le danger d'affaissement
menace. Puis se dresse une arête massive, étroite, escarpée:
la Semois arrive à Bouillon, cité dominée par le château
fort rendu célèbre par Godefroid, chef de la première
croisade, en 1096. Cette forteresse fut l'enjeu de luttes âpres.
Elle subit 17 sièges et ne put être prise que par trahison
ou famine.
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Entre Bouillon
et Alle, la Semois montre une succession de ces méandres qui ont
fait sa renommée. A Ucimont se trouve un des sites les plus célèbres
de la vallée, celui du Tombeau du Géant, étendu dans
une boucle presque fermée de la rivière. Plus loin, c'est
Poupehan et Rochehaut. La Semois longe ici les rochers où se sont
forgées de nombreuses légendes: le trou du diable, la roche
aux fées, le site de Frahan, qui a inspiré tant d'artistes...
avant d'être le fer de lance de l'action des écologistes locaux.
Nous arrivons
alors au coeur du pays du tabac. Mais cette activité n'a plus l'ampleur
d'autrefois, et souvent, les séchoirs n'abritent plus que la réserve
de bois ou le matériel agricole. Après Alle et Chairière,
voici Laforêt. Avec ses fontaines et son abreuvoir, son ancienne
forge et son vieux château, le village semble refuser de trancher
ses attaches avec le XIXe siècle. A cette époque, pour transporter
leurs récoltes d'une rive à l'autre, les gens du pays construisaient
un pont de claies fait de branches entrelacées posées sur
des pieux. Ils le démontaient à la mauvaise saison. Certaines
années, ce curieux ouvrage franchit encore la rivière.
Vresse est
un autre village fréquenté par de nombreux artistes. La Semois
coule ici entre les arches du vieux pont St-Lambert. Tandis que de nombreux
ruisseaux débouchent de défilés sauvages taillés
dans la forêt, la Semois, calme et majestueuse, serpente entre les
prés. Après Membre, la Semois forme une boucle autour du
lieu-dit Le Châtelet. Un voile de mystère entoure toujours
cet énorme promontoire boisé. Est-il ou non surmonté
des ruines d'une ancienne fortification? Mais au-delà de cette énigme,
c'est une forêt d'une étonnante richesse qui se trouve ici,
dans un site présent protégé.
A la sortie
de la boucle, voici Bohan, dans un large fond soigneusement cultivé,
parsemé de séchoirs à tabac. C'est ici, à la
sortie du village, que la plus belle des rivières de Belgique devient
française et change son nom en "Semoy". Nonchalante, elle glisse
entre les promontoires boisés qui l'entourent. Ses lointaines étapes
ont pour noms Hautes-Rivières, Nohan et Thilay.
Sa dernière
fantaisie, la Semoy se l'offre peu avant Monthermé; elle éclate
alors en plusieurs bras. Mais le bout de son voyage est proche. Dans cette
petite ville autrefois florissante grâce à ses ardoisières
et ses activités dans le domaine de la métallurgie, les différents
bras de la rivière rejoignent, dociles, le fleuve majestueux qui
traverse la cité de part en part. Lorsque les eaux de la Semoy se
sont mêlées à celles de la Meuse un périple
long de 198 kilomètres s'est achevé.